La dépendance aux opioïdes soulève l’inquiétude

Mardi 4 novembre 2014

Les décès liés aux opioïdes atteignent le statut d’épidémie au Canada. En Ontario seulement, ces décès ont augmenté de 242 % entre 1991 et 2010 et l’augmentation de 203 % de la consommation d’opioïdes prescrits entre 2000 et 2010 au Canada n’est sûrement pas étrangère à ce triste état de fait. Ce phénomène risque de s’accentuer, car en 2013 seulement, les pharmacies canadiennes ont exécuté 19 millions de prescriptions d’opioïdes, soit près de 3 millions de plus qu’en 2010.

Au cours des quinze dernières années, la surconsommation d’opioïdes et la dépendance à ceux-ci sont devenues un problème de santé publique majeur. Le Canada est maintenant au deuxième rang mondial, après les États-Unis, pour la consommation par personne d’opioïdes prescrits. Santé Canada, qui vient de modifier l’étiquetage des analgésiques opioïdes pour en limiter l’utilisation aux douleurs sévères, émet également une mise en garde quant à leur usage. Et pour cause, ces substances sont efficaces pour soulager la douleur, mais aussi dangereuses pour la santé en raison des risques de dépendance et de décès par surdose accidentelle qu’elles présentent.

Quelques statistiques

Même si les décès liés aux opioïdes ne sont pas très bien répertoriés, les quelques statistiques existantes ont de quoi inquiéter. Entre 1991 et 2010, 6 000 Ontariens (dont la moitié avait moins de 42 ans) sont décédés d’une surdose d’opioïdes, ce qui représente une augmentation de 242 %. En 2012 seulement, l’Ontario, qui possède le plus haut taux de prescriptions d’opioïdes à dosage élevé, comptait 600 décès liés à ceux-ci, soit plus de 11 par semaine. Cette année, un rapport de la Coalition canadienne des politiques sur les drogues révèle que les décès liés aux surdoses d’opioïdes sont maintenant la troisième cause de morts accidentelles en Ontario. La province de Québec a aussi connu une augmentation graduelle du taux d’intoxication mortelle par opioïdes entre 2000 et 2009. La Colombie-Britannique, quant à elle, rapporte que 87 % des personnes décédées par surdose d’opioïdes entre 2006 et 2011 avaient moins de 60 ans et que 82 % d’entre elles souffraient de douleur chronique.

L’augmentation de 203 % de la consommation d’opioïdes prescrits entre 2000 et 2010 au Canada n’est sûrement pas étrangère à tous ces décès. Un rapport publié en septembre dernier révèle aussi que les prescriptions à posologie élevée, qui représentent un risque de surdose accidentelle ou de décès, ont augmenté de 25 % entre 2006 et 2011. Et les choses ne risquent pas de s’améliorer de sitôt, car près de 20 millions de prescriptions d’opioïdes ont été enregistrées dans les pharmacies canadiennes en 2013, soit près de 3 millions de plus qu’il y a quatre ans...

Nos voisins du Sud ne sont pas épargnés non plus. Le Centres for Disease Control and Prevention révélait qu’en 2010, 60 % des personnes décédées par surdose aux États-Unis possédaient une prescription d’opiacés en règle. Les antidouleurs y provoquent d’ailleurs plus de décès que l’héroïne et la cocaïne mises ensemble. Le Vermont, entre autres, est gravement touché. Depuis l’an 2000, il a connu une hausse de 770 % du nombre de personnes en traitement pour la dépendance aux opioïdes et le nombre de surdoses y a doublé depuis un an.

Qu’est-ce qu’un opioïde?

Communément appelés « analgésiques » ou « narcotiques », les opioïdes sont des composés naturels de l’opium ou des dérivés synthétiques d’opiacés psychotropes. Les analgésiques opioïdes les plus courants sont la morphine, la codéine, l’oxycodone, le fentanyl et l’hydromorphone. Ils sont souvent prescrits pour soulager des patients atteints de cancer ou souffrant de douleur chronique de modérée à aiguë ou pour calmer la toux tenace. Certains servent au traitement de la dépendance aux opioïdes, comme la méthadone, sans toutefois donner d’effet euphorisant. Mais peu importe la façon dont il est pris, l’opioïde voyage dans le sang et interagit avec les protéines de l’organisme appelées « récepteurs opioïdes », qui se situent dans le cerveau, la colonne vertébrale et le tractus gastro-intestinal. L’effet euphorisant des opiacés viendrait du fait qu’ils contribuent à diminuer l’excitabilité des neurones. Au Canada, on vend des opioïdes d’ordonnance principalement sous forme de comprimés, capsules, sirops, solutions injectables, timbres transdermiques, suppositoires et vaporisateurs nasaux (voir le tableau « Exemples d’opioïdes d’ordonnance » à la fin de l’article).

En quoi sont-ils dangereux?

Les analgésiques opioïdes soulagent efficacement la douleur. Leurs effets secondaires (somnolence, nausée, constipation, perte d’appétit, etc.) sont supportables si l’on suit les directives. Cependant, le sentiment de bien-être ou d’euphorie conduit parfois à la surconsommation et à la dépendance, ce qui entraîne des conséquences graves sur la santé. En effet, à des doses élevées, les opioïdes provoquent la somnolence, le coma et la mort.

Une surdose accidentelle survient lorsque le médicament est pris de façon inadéquate. Par exemple, si ces pilules sont écrasées pour être injectées, une trop grande quantité d’opioïdes est libérée instantanément. Il arrive que la respiration ralentisse et que le patient meure s’il n’est pas traité. Ottawa a d’ailleurs l’intention de forcer les fabricants d’opioïdes à modifier leurs produits afin qu’ils ne puissent plus être facilement écrasés, inhalés ou injectés.

L’injection d’opioïdes écrasés peut endommager de façon permanente les veines et les organes. Le risque de surdose est aussi lié à la tolérance que les consommateurs dépendants développent, car ces derniers prennent des doses de plus en plus importantes pour obtenir l’effet euphorisant recherché.

Dépendance et dérives sociales

La dépendance peut autant se développer chez une personne prenant des médicaments prescrits (qui dépasse la quantité prescrite, en prend plus longtemps que prévu ou les consomme avec d’autres médicaments ou de l’alcool) que chez une personne qui décide de pratiquer l’automédication ou de consommer à des fins récréatives. Lorsqu’une personne dépendante ne peut pas avoir de prescription, elle sera tentée de se tourner vers les médicaments contrefaits vendus dans la rue et sur Internet, ou vers d’autres opiacés ou drogues illicites moins chères.

La dépendance aux opioïdes peut toucher les jeunes, les travailleurs et même les aînés. Les personnes ayant des antécédents personnels ou familiaux de toxicomanie, dont l’alcoolisme, sont plus vulnérables. En 2012, l’Enquête de surveillance canadienne de la consommation d’alcool et de drogues a entre autres révélé que 410 000 Canadiens ont affirmé avoir abusé de médicaments d’ordonnance tels que des analgésiques opioïdes, des stimulants, des tranquillisants et des sédatifs.

La surconsommation et la dépendance aux opioïdes entraînent souvent des problèmes au travail et à l’école en plus de nuire aux liens familiaux. La surconsommation de médicaments occasionne également des coûts pour la société, car elle se répercute sur les soins de santé, la criminalité et la productivité.

Effet domino sur le marché noir

En 2010, Purdue Pharma, le fabricant de l’OxyContin (oxycodone) s’est vu dans l’obligation de reformuler son médicament de façon à le rendre difficilement inhalable ou injectable. L’OxyContin, très prisé, est alors devenu difficile à trouver sur le marché noir lorsqu’il a été remplacé par l’OxyNeo, plus difficile à réduire en poudre et à injecter (il se transforme en gel lorsqu’on y ajoute de l’eau). C’est d’ailleurs ce qui a probablement contribué à la résurgence de l’héroïne, une drogue moins coûteuse et plus puissante.

Les utilisateurs se sont aussi tournés vers le fentanyl, un médicament analgésique 40 fois plus puissant que l’héroïne et 50 à 100 fois plus puissant que la morphine. Une différence de quelques microgrammes dans une dose de fentanyl suffit pour que le dosage passe de « correct » à mortel. En mai dernier, au Québec seulement, 15 décès liés à cette substance sont survenus.

Comment traite-t-on la dépendance aux opioïdes?

Il est pratiquement impossible de traiter une dépendance par soi-même. Lorsqu’une personne dépendante cesse de prendre le médicament ou la drogue, elle ressent de la douleur partout dans son corps, car son cerveau a cessé de sécréter de l’endorphine, un opioïde naturel nécessaire au soulagement de la douleur et à la régulation de fonctions vitales. En effet, les opioïdes remplacent les hormones de bien-être naturellement sécrétées par notre organisme, les endorphines. Le cerveau comprend alors qu’il n’a plus besoin de les sécréter et cesse de les produire. Les médicaments de substitution comme la méthadone et le suboxone (un opioïde synthétique semblable à la méthadone) suppriment les symptômes associés au sevrage d’opiacés en remplaçant les endorphines qui ne sont plus sécrétées par le cerveau sans toutefois provoquer d’euphorie. Ces médicaments de substitution ont prouvé leur efficacité pour traiter la dépendance, même s’ils sont encore controversés. Par ailleurs, le coût d’un programme complet d’entretien à la méthadone est de 6 000 $ par année pour une personne alors que le coût annuel du non-traitement est estimé à 44 000 $ par personne en Ontario.

Comment réduire les risques de dépendance ou de surconsommation*?

Avant d’utiliser un analgésique opioïde, il vaut mieux :

  • discuter des bienfaits et des risques avec son professionnel de la santé;
  • mentionner au médecin ou au pharmacien quels sont les autres médicaments utilisés afin d’éviter les interactions médicamenteuses potentiellement nuisibles;
  • parler des antécédents personnels ou familiaux liés à la surconsommation de substances;
  • lire les étiquettes et suivre les directives à la lettre;
  • consulter son pharmacien lorsqu’on saute une dose;
  • ne pas altérer une pilule à libération prolongée (ne pas l’écraser);
  • garder les analgésiques opioïdes hors de portée des enfants et adolescents;
  • prendre note de la quantité d’opioïdes en sa possession;
  • ne jamais donner ses analgésiques opioïdes d’ordonnance à d’autres personnes, ce qui est illégal et peut nuire gravement à leur santé;
  • retourner tout analgésique opioïde non utilisé à la pharmacie où on l’éliminera de façon sécuritaire.

*Conseils tirés du site de Santé Canada

Exemples d’opioïdes d’ordonnance
Ingrédient actif de l’opioïde1Nom du produit
BUTORPHANOL
  • APO-BUTORPHANOL
  • PMS-BUTORPHANOL
CODÉINE
  • ATASOL
  • CODÉINE CONTIN À LIBÉRATION CONTRÔLÉE
  • COACTIFED
  • EXDOL
  • TYLENOL AVEC CODÉINE
FENTANYL
  • DURAGESIC
HYDROCODONE
  • DALMACOL
  • HYCODAN
  • TUSSIONEX
HYDROMORPHONE
  • DILAUDID
  • HYDROMORPH CONTIN À LIBÉRATION CONTRÔLÉE
  • HYDROMORPH IR
MÉPÉRIDINE
  • DEMEROL
MORPHINE
  • DOLORAL 1 (sirop et cachets)
  • MS CONTIN
  • M-ESLON
  • KADIAN
  • STATEX
OXYCODONE
  • OXY.IR
  • OXYCONTIN
  • OXYNEO
  • PERCOCET
  • PERCODAN
  • ENDOCET
  • SUPEUDOL
PENTAZOCINE
  • TALWIN

1 D’autres ingrédients peuvent être présents dans ces préparations. Seuls les ingrédients opioïdes sont indiqués dans le tableau.

Tableau créé à partir de données de Santé Canada.

Documents et sites de référence

Bérubé, Nicolas, « Le Vermont accro à l’héroïne », La Presse, 2 février 2014.

Centre canadien de lutte contre la toxicomanie, Opioïdes d’ordonnance, été 2013.

Institut national de santé publique du Québec, Décès attribuables aux intoxications par opioïdes au Québec : 2000 à 2009, octobre 2013.

La presse canadienne, Ottawa modifie l’étiquetage des analgésiques opioïdes, 18 août 2014.

Santé Canada