La médecine personnalisée plus actuelle que jamais

Vendredi 15 mai 2015

Une approche qui révolutionnera les pratiques médicales

La médecine personnalisée entraînera de grands changements dans l’utilisation des médicaments, car elle permettra aux médecins de mieux cibler celui qui sera le plus efficace au lieu de prescrire le même à tous les patients atteints de la même maladie et de procéder par essais et erreurs.

La médecine personnalisée porte d’autres noms : médecine individualisée, approche centrée sur le patient, soins de santé personnalisés, mais selon David Levine, expert en gestion de la santé, le terme « médecine de précision » est celui qui se rapproche le plus de la pratique clinique. En effet, cette approche consiste à classer, à comprendre, à traiter et à prévenir les maladies en fonction de données précises sur les différences biologiques et environnementales de chaque individu. Pour ce faire, on procède à des tests génétiques afin de détecter la maladie à un stade précoce et de la traiter de façon efficace en fonction des particularités génétiques du patient, de son histoire familiale et de ses prédispositions génétiques. Bien que le concept de médecine personnalisée ne soit pas nouveau, le séquençage du génome humain (soit la cartographie de l'emplacement des gènes dans le génome humain et l’ordre des bases qui en composent l'ADN) a ouvert tout grand la porte à de nouvelles pratiques en matière de dépistage et de traitement.

On peut d’ores et déjà affirmer que les traitements médicaux passeront graduellement de l’approche « bonne pour tous » à une approche plus personnalisée de sorte que les patients se verront de plus en plus prescrire la thérapie qui correspond le mieux à leur constitution génétique et à d’autres facteurs prédictifs qui leur sont propres. Les informations dont disposeront les médecins leur éviteront donc de prescrire à certains patients des médicaments peu susceptibles d’être efficaces ou qui pourraient leur causer de graves effets secondaires. En personnalisant ainsi les pratiques médicales, on exercera une meilleure surveillance de la réponse au traitement et de la progression de la maladie.

La médecine personnalisée entraînera donc de grands changements dans l’utilisation des médicaments. Grâce à la pharmacogénomique (étude de l’influence du profil génétique d'un patient sur sa réponse aux médicaments), les médecins pourront traiter leurs patients en fonction de leur réaction et de leur résistance à un médicament donné et selon l’effet recherché. Ainsi, en faisant un test génétique sur un patient ou en utilisant des biomarqueurs (paramètres biologiques tels que les protéines ou l’ADN utilisés comme outils de dépistage ou de réponse à un traitement), on peut mieux cibler le médicament qui sera le plus efficace au lieu de prescrire le même médicament à tous les patients atteints de la même maladie. Ces tests aident donc les médecins à orienter leurs choix thérapeutiques, à prescrire les bonnes doses et à suivre l’efficacité des traitements en plus d’ouvrir la voie aux traitements individualisés. Un bon exemple de cette utilisation est le cas des transplantations d’organes pour lesquels des tests génétiques effectués sur un échantillon de sang fournissent un test non invasif et donc moins dangereux pour le patient qu’une biopsie, en plus de permettre de choisir le médicament antirejet le mieux adapté à l’état du patient.

Du point de vue du dépistage, la médecine personnalisée a l’avantage d’agir de façon proactive auprès des patients à risque qui se verront conseiller de changer certains comportements ou leur mode de vie, ou encore, de suivre des traitements préventifs afin de ne pas développer la maladie à laquelle ils sont prédisposés.

Les principales maladies actuellement ciblées par la médecine personnalisée

On obtient déjà d’excellents résultats dans le traitement du cancer du sein et des maladies cardiovasculaires. Les biomarqueurs peuvent révéler, par exemple, la surproduction de la protéine HER2 responsable de tumeurs au sein dans 30 % des cas. Et comme on sait que cette protéine ne répond pas au traitement standard, on combine la chimiothérapie au Herceptin (trastuzumab), un médicament différent de celui habituellement prescrit et qui agit sur la protéine HER2, ce qui réduit les récidives de 52 %. On a aussi de bons résultats dans les traitements d’autres cancers tels que les mélanomes et le cancer colorectal.

Les découvertes les plus encourageantes en médecine personnalisée touchent l’oncologie, les maladies cardiovasculaires et neurodégénératives, comme la maladie d’Alzheimer, les troubles psychiatriques, le diabète et l’obésité, l’arthrite ainsi que la douleur.

Comment obtenir un test de dépistage génétique

Généralement, les tests sont ciblés. C’est-à-dire qu’on recherche des gènes spécifiques associés à certaines maladies. Ces tests sont demandés par les médecins. Certaines compagnies privées offrent aux consommateurs des tests de dépistage sans qu’ils aient à passer par un médecin. Le consommateur n’a alors qu’à fournir un échantillon de salive. Le coût de ces tests varie et peut être élevé, et ces derniers ne donnent qu’une interprétation partielle. Certaines de ces compagnies offrent les conseils d’un généticien qui finira sans doute par dire au patient de bouger plus et de manger mieux pour éviter de tomber malade… L’utilité de ces tests, même encadrés par un généticien, est donc discutable.

Les avantages des prescriptions personnalisées pour les régimes collectifs

Selon David Levine, les avantages de la prescription personnalisée sont nombreux. Dans 40 % de cas, les patients abandonnent leur traitement ou ne renouvellent pas leurs prescriptions. En médecine personnalisée, le médecin peut prescrire des médicaments au patient en lui disant : « Ce médicament est celui qui sera le plus susceptible de vous guérir. Vous verrez ses bienfaits au bout de quelques semaines ». Sachant qu’on lui prescrit un médicament en fonction de ses gènes, le patient sera plus enclin à poursuivre son traitement, même si l’amélioration de son état se fait attendre. Déjà 137 médicaments approuvés par la Food and Drug Administration donnent une information pharmacogénomique1 (soit de l’information sur le type de gène que doit posséder le patient pour que le médicament soit efficace). Tous ces avantages contribueront sans doute à la réduction du coût des régimes collectifs et à l’amélioration de l’état de santé physique et psychologique des employés et des organisations, car ils auront pour effet de diminuer le gaspillage de médicaments et de réduire le nombre et la durée des invalidités ainsi que l’absentéisme.

L’industrie de l’assurance et les tests génétiques

Selon le Code de l’industrie - Renseignements issus des tests génétiques et sélection des risques en assurance, publié en septembre 2014 par l’Association canadienne des compagnies d’assurances de personnes, les assureurs n’exigent pas de tests génétiques et ne prennent pas non plus l’initiative de faire passer des tests dans le cadre des demandes d’assurance vie ou maladie. Par contre, lorsque les tests génétiques ont été effectués et qu’une personne en connaît les résultats, celle-ci devrait, selon la convention « de bonne foi », en divulguer les résultats au moment de sa demande d’assurance2.

Selon David Levine, les tests génétiques qui donnent de l’information sur les risques de développer une maladie peuvent être une arme à double tranchant lorsque vient le temps de souscrire une assurance individuelle. C’est pourquoi il vaut mieux se prêter à ces tests uniquement lorsqu’un médecin les juge appropriés (si l’on a des symptômes ou une prédisposition familiale, par exemple). Le but est alors de savoir comment traiter plutôt que de déterminer si le patient porte des gènes susceptibles de le rendre malade.

L’intérêt de l’État dans la génomique

Les retombées potentielles des découvertes sur la génomique sont énormes : réduction de l’utilisation de la chimiothérapie dans 34 % des cas de cancer chez la femme, 17 000 accidents vasculaires cérébraux évités chaque année, 604 M$ d’économies annuelles dans les cas de cancer colorectal, etc3. Et l’intérêt pour la génomique ne se dément pas. Génome Canada, le principal organisme fédéral qui soutient la recherche dans ce domaine, vient tout juste d’annoncer un changement d’approche. Ainsi, au cours des deux prochaines années, il investira 15,5 M$ dans la création de ce qu’il appelle « un réseau d’innovation » en répartissant des fonds entre 10 centres de recherche partout au Canada4. La somme des fonds de sources publiques et privées investie dans ce réseau s’élèvera à 31 M$. En créant ce réseau, Génome Canada mise sur la collaboration des centres de recherche. Mis à part la découverte de nouveaux traitements et de nouveaux outils diagnostics, l’un des principaux buts de cet investissement est d’améliorer la capacité du Canada en matière de bioinformatique afin de mieux gérer et interpréter l’imposant volume des nouvelles données sur les séquences génétiques. Les chercheurs se pencheront également sur la détermination des fonctions des gènes et de leur effet sur la santé. Les récentes avancées en épigénétique (interaction entre les gènes et leur environnement) influenceront également les recherches en génomique au Canada.

Les retombées des découvertes en génomique sur notre système de santé

Malheureusement, les retombées de ces découvertes ne se feront probablement sentir que très graduellement au Canada en raison des difficultés à introduire de nouvelles technologies dans notre système de santé. Différents facteurs clés entrent en ligne de compte pour assurer le plein déploiement des soins de santé personnalisés : les avancées scientifiques et technologiques dans le domaine; la participation de la population; la gestion des données volumineuses engendrées; l’intégration dans les activités cliniques; les évaluations des études réalisées à ce jour; et le financement. Il reste donc beaucoup à faire avant de pouvoir bénéficier de toutes les possibilités que peut nous offrir la génomique. De plus, bien que 90 % des médecins soient favorables à la génétique, 72 % d’entre eux reconnaissent ne pas posséder les ressources, les connaissances ni les habiletés nécessaires pour en tirer pleinement profit5.

David Levine a, entre autres, été président et directeur général de l'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, de l'hôpital d'Ottawa et de l'hôpital Notre-Dame à Montréal. Il est actuellement professeur adjoint au département de médecine familiale de l'Université McGill et professeur clinicien au département d'administration des services de santé de l'Université de Montréal en plus d’être président de DL Consulting, un groupe de consultation en gestion, principalement dans le secteur des soins de santé.

SOURCES :

1. D.L. Consultation stratégique

2. ACCAP. (2015) Code de l’industrie – Renseignements issus des tests génétiques et sélection des risques en assurance.

3. D.L. Consultation stratégique

4. Semeniuk, Ivan (31 mars 2015). « Genome Canada to create “innovation network” of 10 research centres », The Globe and Mail.

5. REGROUPEMENT EN SOINS DE SANTÉ PERSONNALISÉS AU QUÉBEC. (2013) Résultats du sondage aux médecins sur l’intégration des soins de santé personnalisés dans la pratique médicale au Québec.